Mon salon, à moi, de l’agriculture (7) rayon fromage

18 février 2011

Je vous parle d’un temps que les très vieilles gens même n’ont pas connu….Un temps où les sources jaillissaient librement pour désaltérer le promeneur assoiffé : pas de plombier, pas de fontainier, pas de syndicat des eaux….Un temps où les arbres croîssaient en liberté dans des forêts immenses que ne venaient détériorer ni des chemins, ni des pistes de ski, ni des routes forestières, où on n’avait pas encore inventé les gardes forestiers.Un temps où les animaux avaient le droit de parler, les hommes savaient les comprendre….Un temps où les humains n’étaient jamais malades : on ne connaissait ni les médecins, ni les pharmaciens, ni les médicaments…Un temps où les voleurs n’existaient pas : on n’avait pas encore inventé la police…Un temps où le travail était source de joie : on n’avait pas encore inventé les patrons !
C’est en ce temps-là  que la fée MELUSINE vint habiter dans les cuves de SASSENAGE , n’apparaissant que de temps en temps pour charmer les hommes du pays.
Elle vécut très bien, pendant des millénaires, plongeant dans la rivière, se prélassant sur les rochers, étalant dans le noir ses cheveux de soleil comme un halo de lumière. Elle eut pour amis tous les animaux du monde, tous les poissons, les insectes et les fleurs et puis elle rencontra, un soir de pleine lune RAYMOND DE BERANGER, seigneur des environs, qui aussitôt fondit d’un amour ineffable pour cette créature aussi belle que douce. Il la supplia :  » Viens ! MELUSINE, habiter mon château, tu seras ma reine, mon adorée, ma joie !
–Je ne pourrais venir que les jours de semaine, car samedi et dimanche je dois toujours rentrer dans les cuves « .
RAYMOND intrigué qu’elle disparût ainsi chaque fin de semaine la questionnait sans réponse…Un jour, n’y tenant plus, il lui proposa de l’épouser : ainsi, elle serait bien obligée de rester au foyer…mais du fond de ses larmes, MELUSINE lui avoua alors son terrible secret : ayant commis une énorme bêtise, le tribunal des fées l’avait condamnée à  être une sirène chaque fin de semaine.
RAYMOND DE BERANGER ne se laissa pas démonter : il avait imaginé tellement pire ! Qu’importait pour lui que le samedi et le dimanche,elle fût une sirène : toute la semaine, elle resterait sa REINE, son amour, son adorée, sa joie !…Et des années durant, tout alla pour le mieux dans les cuves grondantes, le château et les cieux….Il arriva pourtant qu’un jour, sans prendre garde, MELUSINE absorba une plante toxique.Ses cheveux qui illuminaient les galeries s’éteignirent, ses forces la trahirent, elle se traîna tant bien que mal jusqu’au plus profond de la plus profonde galerie, et là , exténuée, ses yeux se fermèrent, elle resta allongée sur le flanc sans rire, sans parler et respirant à  peine.
Samedi et dimanche, RAYMOND DE BERANGER ne s’inquièta pas….Mais dès le lundi, ne la voyant pas revenir, le pauvre amant chercha où pouvait se trouver sa belle, son amour, son adorée, sa joie…Après mille recherches, dans les boyaux profonds, il la trouva enfin éteinte et affaiblie, un souffle à  peine s’échappait de sa bouche et aucun son ne semblait atteindre son oreille.
Aussitôt, BERANGER fit mander le sorcier….Mais celui-ci, hilare, lui fit répondre que les fées n’étaient pas ses amies et qu’elle n’avait qu’à  se sauver elle-même !
BERANGER fit clamer et dans tout son domaine qu’il cherchait la personne capable de soigner efficacement sa bien-aimée…Tout ce qu’on lui proposa s’avéra inutile.
Perdant tout espoir, RAYMOND DE BERANGER s’enferma dans son château dont les volets restaient hermétiquement clos, à  remâcher sa douleur…Un voyageur passant par là  , repèra ce château qui semblait inhabité, se renseigna. On lui apprit ce qu’il était advenu. Au gré de ses voyages, il avait connu un savant mandarin qui guérissait tous les maux. Il s’en vint donc frapper à  l’huis du château….Personne ne répondit tout d’abord..Il frappa plus fort…La porte s’entrouvrit :  » QUI ES-TU, TOI QUI VIENS TROUBLER MON CHAGRIN ?
–Faites excuse, seigneur DE BERANGER, mais je connais un sage qui sait guérir les fées.
–TU NE POUVAIS PAS LE DIRE PLUS TOT ? !  »
Après avoir pris tous les avis de l’homme,RAYMOND sella son cheval et partit pour
la CHINE, à la recherche du sage mandarin. Le voyage fut long, bien fortes, les angoisses… Mais il parvint enfin, après deux ans de selle,à  rencontrer le sage. Celui-ci était très vieux, il était assis, les jambes en tailleur, et il fermait les yeux pendant que BERANGER lui parlait.Il se fit bien expliquer comment était la fée, ce qu’elle faisait, quelle était sa position….Il fit brûler un mois, des baguettes d’encens…réfléchit longuement pendant plusieurs mois, puis déclara enfin au voyageur qui mourait d’impatience :
 » Il faut trouver d’urgence, car la maladie gagne,
Un aliment sacré…cherche dans ta montagne
Il te sera donné par personne importante  »
Et le sage se tut .BERANGER , donc revint, au quadruple galop. DEUX CENTS CHEVAUX , MOURURENT SOUS SA SELLE, mais il fit en six mois le trajet de deux ans.
Quand il arriva, il courut droit vers celle que jamais sa pensée d’amant n’avait quittée un seul instant…Elle gisait toujours, et pâle, et sans vie.
Il manda des valets chez tous les princes de la terre…tous revinrent sans le moindre remède.
Il manda des valets chez tous les religieux : les évêques, les prêtres, les rabbins, les ulemas, les popes….personne ne connaissait le sage mandarin.
Il manda des valets chez les riches bourgeois : ils revinrent en haillons mordus et chassés par les molosses.
Bien qu’il eût promis de belles récompenses,personne ne parvint à  rendre à  la fée un regard plus vivant…
Alors, découragé, RAYMOND partit sans but à travers la montagne remâchant en pensée sa tristesse et sa peine. Il marcha un jour, sans manger, sans boire, sans dormir, une nuit, sans manger, sans boire, sans dormir, une deuxième journée, sans manger, sans boire, sans dormir, une deuxième nuit, sans manger, sans boire, sans dormir, une troisième journée, sans manger, sans boire, sans dormir, une troisième nuit sans manger, sans boire, sans dormir, une quatrième journée, sans manger, sans boire, sans dormir….Il s’écroula sous un frêne au quatrième soir et s’endormit….
COCORICO ! …RAYMOND se réveilla….Il se trouvait devant une chaumière où vivait une femme qui élevait des chèvres et UNE VACHE BLONDE AUX CORNES GALBEES COMME
LA DEESSE ATHOR DES EGYPTIENS.
Elle venait de traire sa bête qui, excitée par les mouches, lui avait donné des coups d’une queue souillée de bouse en travers du visage….
Dès qu’elle l’aperçut, la vieille l’interpela :
 » Mon maître, mandarin , par pensée m’a parlé, viens ! j’ai préparé ce qu’il faut pour t’aider  »
RAYMOND découragé, épuisé de tristesse regarda la pauvresse et se tut un moment…
 »Par personne importante, m’a dit le mandarin…Qui es-tu pour prétendre être de noble race ?  »
La vieille ricana : croyait-il, pauvre niais, que la seule valeur fût celle de naissance ? celle des écus ? ou celle de place sociale ?NON ! la seule valeur, mais là  vraiment féconde est puissance d’esprit.
 » AU MOINS, comment as-tu fabriqué ce présent ?  » demanda BERANGER quelque peu alarmé.
La vieille alors tendit sa main toute ridée, entraîna le seigneur vers l’étable où brillait comme un feu le pelage doré de sa vache sacrée aux cornes bien galbées
 » Le remède ordonné pour la fée MELUSINE , n’est pas un poison fabriqué en usine, c’est un liquide blanc que l’on a fait cailler, égoutter, mélangé à un peu de pain rassis.
Au fond de douces grottes, il a longtemps mûri, posé sur de la paille soit de seigle, soit de blé, pour donner un fromage et doux et persillé …MAIS CE N’EST PAS CELA QUI EN FAIT
LA VERTU :
SEULE
LA VACHE D’OR PEUT TE DONNER DU VRAI, DU BON, DE L’INEFFABLE…LES AUTRES NE FERAIENT QUE DE PALES COPIES.
Viens ! Prends ! Emporte ! et donne à  MELUSINE afin que resurgisse le bonheur et la joie !…Ne t’attarde pas au fond de ma cuisine ! Va ! Cours ! Vole ! Elle t’attend. Elle sait depuis longtemps que seul, peut guérir une fée aussi belle, le bon lait généreux donné avec largesse par la vache dorée des plateaux de VILLARD DE LANS . »
A la première miette, MELUSINE cligna des yeux. Après une bouchée, ses cheveux s’éclairèrent…Et quand tout fut avalé, MELUSINE se dressa toujours aussi belle.

C’est ainsi que depuis de nombreuses années, on trouve un peu partout du fromage que RAYMOND DE BERANGER a dit de SASSENAGE
MAIS
Si un jour vous trouvez sur un vague marché de la pâle copie donnée par lait de  » jailles  » et qui n’a pas mûri longuement sur la paille,….même si vous le trouvez délicieux,
INUTILE D’ALLER EN OFFRIR A DES FEES
Elles savent trop bien, elles que l’on ne peut tromper, que seul le lait sacré de nos VILLARD DE LANS peut redonner à  toutes et joie et grands élans.

Mon salon, à moi, de l’agriculture (6)

17 février 2011

VELAGE

Ce soir, a dit le maitre, ce soir il faut veiller
Car la grosse Parise pourrait bien possonner*                   *vêler.
La Parise, c’est vrai vaut bien une veillée
Car tout ce qu’elle avait elle a toujours donné.
Depuis des jours, déjà, on la voyait cassée
Et le ventre tombé, la mamelle amouillée.
Ce soir, dans le pâquer*, elle a lorgné son maitre,               *pâturage
Regard de soumission, d’adoration peut-être,
A remué la queue, a refusé de paître,
Tous signes évidents que son veau allait naître.
Et dans la chaude étable faiblement éclairée
Ce fut le branle-bas: chacun s’est affairé ;
Un jas débarrassé, de paille est rembourré,
Le fumier du fossé a été récuré.
La Parise s’agite, tortille son fessier,
Le travail commence, il faudra patienter.
De moment en moment, on la voit s’agiter,
On sent au fond de soi la douleur se glisser.
Les vaches de ce temps n’étaient pas des usines,
Des machines à quotas : elles étaient des copines.
La Parise se couche, se tord et se relève,
Meugle un petit coup, se recouche…elle rêve ?
Mais non ! elle est debout, elle broute une bûche
Se retourne bondit, dans sa crèche se juche
Se recouche un instant. Son ventre, par saccades,
Se crispe et se détend, la douleur vient, s’évade.
Un moment on croit voir gonfler son périnée…
Erreur ! elle se relève, pas du tout chagrinée
Et se met à tirer le foin du râtelier…
Minute de répit… on met les tabliers
Car on sait que bientôt il nous faudra l’aider.
Tout à coup, dans un spasme et qui va déborder,
On voit le noir ballon des eaux se profiler.
Est-ce simple illusion ? Il est annihilé.
Mais la vache se couche et dans un prompt effort
Rejette le liquide qui la brûle et la tord.
Couchée, debout, couchée, debout encore
Elle s’affaisse enfin et on voit deux sabots
Qui se fraient un chemin recouverts d’un museau.
D’un geste agile et cependant très doux,
Le maitre s’est saisi des pieds qui s’offrent à nous.
Il les tient doucement tirés vers la naissance
En prononçant des mots d’amour et de patience.
Un gros effort encore, les pieds peuvent plier.
Et ils sont aussitôt par une longe liés.
A chaque contraction, maintenant on s’affaire.
Un millimètre, un autre ! Ah ! c’est dur d’être mère !
Et puis brutalement, le gros crâne surgit
Des épaules, du dos et des cuisses suivi.
Le maître les reçoit entre ses bras puissants.
La Parise regarde, fière de son présent.
Elle aussitôt s’occupe et lui fait sa toilette.
Un coup de langue ici, là, le veau lève la tête.
Il est beau, ton petit, tout blond comme un épi.
Un morceau de coton lié sur l’ombilic,
Le corps bien séché, le poil bien lissé,
On le porte au jas, de paille tapissé.
Le maître alors revient, un banc, un seau en main.
Il caresse chacun des pis enflés trop pleins.
Les serre doucement, en fait jaillir le lait
Qu’il donne à
la Parise pour la bien consoler.
Le calvaire est fini, enfin la délivrance.
La bête et le maître en douce somnolence
Vont attendre le jour
Dans un halo d’amour. 

Mon salon, à moi, de l’agriculture (5)

17 février 2011

 

 

LABOUR

Avant de se coucher,il a ferré l’oeillon* *l’aiguillon
Préparé les charreux*, les chaînes, les timons. *support arrière de charrue
Il a fermé les yeux pour une courte nuit,
Car demain, dès l’aube, ce serait la charrui…* *charrue
Et puis, dès le réveil, il a chaussé les bottes
Etalé sur du pain, du beurre de la motte,
Bu un bol de lait frais et saisi son béret.
Dans la douce étable – dehors, il fait frisquet,
I l a mousu* en hâte ses bêtes les plus fortes, *trait
Les a liées au joug sur le seuil de la porte
Et les voilà partis dans le clair du matin
Les roues de la charrue geignant sur le chemin.
Par sa femme conduite à l’angle de l’étouble,* *l’éteule
Les vaches alignées forment déjà la couble.
D’un geste, les charreux se tirent à l’écart
Une main sur la queue, prêts pour le départ.
Tout doux !Tout doux, MIGNONNE, en avant
la PARISE
CHARMANTE Ah !Ah ! Allons donc
la MARQUISE !
Le sol se révulse et glisse au versoir.
Les cailloux s’effaçant crissent de désespoir.
Un mulot qu’on surprend s’affole en courant.
Les racines inversées lèvent un doigt saignant.
Oh !Là ! Arevireu ! arré MARQUISE , arré ! * *on retourne
La charrue lentement tourne sur ses oreilles.
Les bêtes obéissantes vont retrouver la raie.
Le MAITRE encore enferre, et appuie, et surveille
Le faux-pas de la garce qui va dans le labour
Ou du roc qui d’un coup bloque dans un bruit sourd.
Et ainsi de sillon en sillon et sillon
Parsemé çà et là de quelques oisillons
Le champ couvert de plaies comme un long supplicié
Expose au vent de l’aube son dos de flagellé
Avant que ne surgisse triomphant du destin
La plantule ténue qui tarira la faim. 

Mon salon, à moi, de l’agriculture (4)

17 février 2011

 

Je t’ai vénérée blonde,
Aux cheveux très ras
Je t’ai aimée gironde
Au cou quelque peu gras
J’ai caressé tes flancs
En un délice extrême
Et puis d’un geste lent,
Comme on fait quand on aime
J’ai pincé doucement
Le bout de tes mamelles…
Dans tes yeux, en rêvant,
J’ai vu que tu es celle
Qui demain donnera
Le lait à  mes petits enfants
Si l’idiot de l’INRA
Ne t’assassine pas
O ma VILLARD DE LANS 

Mon salon, à moi, de l’agriculture (3)

17 février 2011

 

Adieu, douce MARQUISE, tu étais la plus belle
Adieu ma douce amie, adieu ma jouvencelle
Nous avons mille fois en parcourant les prés
Partagé mille joies, sauté mille fossés
Nous avons de concert écouté l’alouette
Ecouté le blé mûr bruisser sa chansonnette
Nous avons entendu tous les bruits de la terre.
Lorsqu’elle tourne en sillon sur le flanc et se serre
Nous avons bu ensemble à la même fontaine
J’ai caressé tes flancs, ton cou et ta bedaine
J’ai tiré doucement le lait de ta mamelle
Tu m’as lèché le front aussi, ma toute belle
Sous le joug tu venais dès que je t’appelais
Sans attendre un instant, sans rechigner jamais
Viens prendre dans ma main cette poignée de sel
Stérile est ton ventre et sèche ta mamelle
Et c’est la dure loi de notre société :
Quiconque est abattu, qui ne peut rapporter.
Adieu, MARQUISE, adieu, que dis-je ? à toujours
Tout au long de ma vie, redit avec amour
Ton nom vivra sans cesse
Ainsi qu’une caresse. 

Mon salon, à moi, de l’agriculture (2)

16 février 2011

 

Dès que tombe la nuit sur les plaines de France
S’élève une clameur, un appel de souffrance,
Et dans chaque village, au fond des cimetières
On entend se lever des ombres solitaires.
Ceux, pendant des lustres, qui sont restés sans voix
Se dressent , gueux et rustres, clament leur désarroi
Car la terre qu’ils ont, de leur sueur nourrie,
Est vouée par surplus, aux jachères pourries.
Alors, dans le silence de la nuit des humains
Ils retournent les tombes et surgissent soudain
Puisque les incapables habitants de la terre
Négligent un trésor que leur esprit vénère,
Puisqu’on laisse sans soins la glèbe nourricière
Malgré que des enfants périssent de misère
ILS IRONT tant gronde la révolte
Accomplir le travail de tous ces désinvoltes
Et l’on voit dans la nuit une armée d’ectoplasmes
Former une couvrée en forme de fantasme.
Feux follets, direz-vous ? Point du tout, mais des …âmes
Qui vont dans les ténèbres, en aiguisant leur lame
Afin que ne se perde le fruit de la nature
Rallumer le flambeau de notre agriculture. 

Mon salon, à moi, de l’agriculture (1)

16 février 2011

 

 De grands syndicalistes paysans ont largement oeuvré pour éradiquer leur espèce:
voici un siècle de paysannerie à travers la vie d’un des leurs en Vercors.
LE TOINE

L’avait six ans, le TOINE, quand le siècle a pris fin
Il gardait les moutons là-haut , dans la montagne,
Debout avant le jour, car le pain, ça se gagne
Et couché à la nuit dans un sommeil sans rêves,
L’a travaillé, le TOINE, sans arrêt et sans trêve.
A la vogue de LANS buvait bien son canon
Et il roulait parfois derrière les cuchons
Une fille bien douce avec des gros nichons.
L’était content, le TOINE, il était déjà grand
L’était pas bien causant…Pensait qu’après son temps,
Il reviendrait marier la bien jolie ROSINE
Qu’était encore trop jeune pour lui faire sa cuisine.
Un jour, il est parti, il n’avait que vingt ans
Une fleur au fusil et à la bouche un chant
Pour flanquer la râclée à tous les ALLEMANDS,
Pour rendre à la patrie ses provinces amputées
Que son maître à l’école coloriait en grisé.
L’était un bon soldat, le TOINE, avec NIVELLE,
Il a vu un beau jour sa jambe, en javelle,
Fauchée par un obus qu’on n’avait jamais vu…
On l’a soigné, le TOINE, l’était pas tout foutu. :
Avec une béquille, la jambe comme bois,
Il a pu revenir habiter près des bois.
La ROSINE était là, au jour de l’armistice,
Elle l’a regardé, a vu son sacrifice,
« POUR TRAVAILLER, dit-elle, IL FAUT QUELQU’UN D’ENTIER »
Il a voulu, le TOINE , s’acharner à montrer
Que malgré sa béquille Il pouvait travailler.
Il s’est levé, le TOINE, chaque jour à l’aurore,
Et il ne se couchait que quand la lune dort.
Il le fauchait, le foin, le fanait, le rentrait,
Enjavelait, liait, clochait*, rentrait, battait,
Comme si un beau jour, sur le CHEMIN DES DAMES
Il n’avait rien perdu, mais vous voyez le drame :
Car pour être admiré quand on vient de la guerre,
Il faut être un héros que l’on a mis en terre….
L’a bien pleuré, le TOINE, le jour où
la ROSINE
A épousé BERTRAND du fond de la ravine…
S’est calé un moment contre le mur de grange,
A bu un bon canon, a oublié qu’on mange,
Caressé
la PARISE,
la CHALAISE,
la CHARMANTE
Trait la chèvre, mis son veau sous
la FROMENTE.
Les malins du pays lui ont porté un saule…
Il a bu avec eux un bon litron de gnôle…
Et il a travaillé, le TOINE , travaillé,
Le dos un peu courbé, la jambe tiraillée.
Les années ont passé sans qu’il ait ralenti
Comme si besognant, il n’avait rien senti.
Les BOCHES ont reparu sur la scène des armes.
Il a rien dit, le TOINE, il a caché ses larmes.
Son destin de labeur, un ! deux ! clopin-clopant,
Il a continué en serrant bien les dents.
Il a vu les enfants sur le pont fusillés
Il a su les bébés sur les portes clouées
Il a appris les femmes par les chiens dévorées
Il a connu le feu, sur son foin allumé.
Mais il est courageux, le TOINE, vous pensez !
Ca fait plus de vingt ans qu’il travaille éclopé
Les malheurs du pays, les horreurs de la guerre
Et
la France vaincue patrie de la misère,
Ne sont rien comparés à la noire gangrène
Qui envahit l’esprit : ce n’est pas de la haine,
Non ! c’est solitude, dont les barreaux étroits
Etendent la prison, prison que nul ne voit.
A la reconstruction, mettre les bouchées doubles,
Il lui a bien fallu…Et en avant la couble* !
Du travail le matin et du travail le soir
Du travail chaque jour, ça tue le désespoir !
Y avait bien quelques fois quelque bartivelle*
Qui disait que des sous, il avait à la pelle.
Il disait rien, le TOINE, le TOINE,il travaillait.
Son pas était plus court, alors, il clopinait.
Comprenait pas, le TOINE, lui qui maniait la daille,
Les tracteurs, les lieuses, et la mode des jailles…        (vache pîes)
On lui a dit un jour où il perdait courage :
« Vous pourriez arrêter, faire place, à votre âge
A un jeune qui doit nourrir une famille.
Vos sous, vous les placez de peur qu’on ne les pille….
Voyons, que disions-nous ? Ah ! oui ! le FASASA*
A soixante-dix ans on peut bien avoir ça ! »
Il s’est planté, le TOINE , et il a regardé
Les parcs de barbelés, talus jamais fauchés.
Il s’est tu, le TOINE, il était pas causant…
Quelquefois, le matin, quand il était vaillant,
Il décrochait sa daille* et fauchait un moment….
Et puis il a vieilli, il a pris son parti
Des haies tellement larges qu’elles sont des taillis…
Et puis on a parlé, il a bien entendu
Que l’on parle partout de quotats, de surplus,
Il a vu son voisin qui jetait ,SACRILEGE,
Du lait à ses cochons,Quel était ce manège ?
On lui a annoncé depuis l’année dernière
Que ses champs sont choisis pour porter la jachère
Il s’est couché, le TOINE, sans un mot, tristement,
Il a traîné des mois ressassant, remâchant
Et puis un jour de juin, dans le soleil levant,
Il s’est dressé, le TOINE, comme un jeune fervent
Il a sorti sa faux enchaplée* de longtemps
Et puis s’est avancé, clopinant, clopinant,
Est entré dans le champ bien subrepticement
A donné un bon coup, un autre, et un troisième
A FAUCHE UN ENDAIN D’UNE LONGUEUR SUPREME
S’est penché doucement pour caresser le foin :
Le trèfle, l’éparsé, la fenasse : LE FOIN ! !
S’est couché brusquement sur le bord de l’endain
Et a lâché son âme
POUR NE PAS VOIR DEMAIN

*enchaplée=battue *daille=faux *FASASA= indemnité de départ
*bartivelle= pipelette *couble= plusieurs paires de vaches attelées
*clochait=dressait les gerbes pour les faire sécher 

Veillée d’autrefois en Vercors

16 février 2011

 

 

(et à Autrans en particulier)

Enfin, les seaux vidés, lavés après la traite,
Les râteliers bourrés, la quiétude des bêtes,
Ils ont pris leur manteau et se sont dirigés
Vers la ferme voisine pour passer la veillée.
Malgré le froid, la neige, la chaude atmosphère
Des voisins rassemblés au creux de la chaumière
Va réjouir le cœur le temps d’une soirée.
Les hommes ont pris place autour d’un jeu de cartes.
Les enfants agités se chamaillent et s’ébattent.
Le chien est dans un coin , allongé, d’un air las.
Les femmes ont sorti leur tricot du cabas.
« Vingt de trèfle, deux cents, quarante de binage »
On parle de la neige, des bêtes, du village
En énonçant les points, les annonces, les plis.
On tourne, on distribue, on discute des prix,
On raconte l’histoire mainte fois ressassée
De ce FRANCOIS CAILLAT qui faisait que passer.
On parle de magie et de vieux sortilèges
De sorciers dangereux en se tendant des pièges.
« Je coupe et je rejoue, à toi, prends si tu peux !…
Celle-là, le beau gosse, il en fait ce qu’il veut. »
Les femmes dans leur coin font trotter les aiguilles
En racontant entre elles des histoires de famille.
Et lorsque les enfants cessent d’être bruyants,
Sur une couverture, ils s’endorment un moment.
Sur le coup de dix heures, on s’ébroue quelque peu
On s’en va à l’étable pour inspecter les lieux.
Derrière chaque bête on se croit à la foire
C’est fou comme les vaches suscitent des histoires
Car la vue de chacune rappelle une anecdote
Souvenir de charrue , de foin, de blé, de botte.
On estime les poids, on jauge la rudesse,
On chante les louanges, on vante les prouesses.
On regarde les veaux qui croissent lentement,
On caresse les chèvres qui bêlent bruyamment
Et puis on s’en revient dans la chaude cuisine
Où la table est dressée. Poliment on fait mine
D’en être étonné, mais on s’assied bientôt
Pour ensemble souper :repas léger mais chaud,
Si chaud de l’amitié :un peu de saucisson,
De tomme, du pain gris, un morceau de jambon
Coupé le long de l’os, une pomme, une noix,
Un peu de confiture…Puis on croise les doigts
Sur le ventre repu…et puis on parle encore
De ceux qui ne sont plus, des vivants et des morts,
De ceux qu’on aime bien, de ceux que l’on redoute
Et de ce que l’on craint….
Retour au froid, ça coûte
Lors on retarde un peu le moment où rentrer
Dans la noirceur hantée, sur le chemin feutré
Par la neige amassée de la fraîche tempête.
Allons ! Debout ! Il faut finir la fête…
Pour se donner courage en marchant dans la nuit,
On chante une chanson oubliée aujourd’hui
Et l’on entend là-bas, loin dans l’obscurité
Des voix qui vous répondent, comme écho répété.
Malgré le froid, la neige, la chaude humanité
Rayonne dans le noir par les refrains portée.
Et c’est tout entouré de la communauté
Que l’on rejoint le toit depuis le soir quitté
Pour trouver, ô délice !Dans les bras de MORPHEE
Un bon sommeil de juste, de paix, et d’équité. 

Les lavandières de nuit

16 février 2011

Les lavoirs de chez nous ont tous disparu. Savez-vous qui, de tous les êtres en était le plus nostalgique ?
Quelques vieux attachés aux bonnes traditions ? Pas du tout ! Quelque vieille bartivelle privée de médisance ? Pas tout à fait !
Le plus peiné de tous, vous ne pourrez le croire, était bien le grand SATAN. Ecoutez mon histoire.
Pendant des millénaires, réunies au lavoir, toutes les langues arides, fourchues et venimeuses avaient pu comme à loisir se charger du péché de médisance et de calomnie.
Tout cela procurait au DIABLE qui jubilait la joie de renvoyer au lavoir chaque nuit les lavandières (sur le lieu où elles avaient médit.)
Mais depuis l’invention des lave-linge, plus question de trouver des clientes ici ! Plus question de les contraindre à blanchir un linge qu’en agitant sa queue dans le fond du bassin,il salissait à mesure de mille brins de boue et de mille souillures, ni, bien sûr de pouvoir, au matin reprocher aux laveuses les vertes et noires traces sur le tissu sali…Plus question, non plus, de les voir se ruer à grands coups de battoir sur le pauvre égaré qui aurait pu les voir…Et les traîner ensuite à grandes smaquées de lanières brûlantes jusqu’au fond de l’enfer aux marmites bouillantes !Ah !SATAN en voulait aux « VEDETTES »!
C’est alors qu’il a eu une belle inspiration : laisser trouver aux SAVANTS une invention subtile.Il a d’abord aidé un certain BELL GRAHAM à créer pour médire un certain téléphone…qui noircit bien des âmes…Puis, la moisson n’étant pas assez importante, alors qu’a-t-il fait ? Il a , et la chose est patente, masturbé un moment le cerveau de BRANLY pour lui intégrer l’idée de la radio.
C’est ainsi que depuis, on ne voit plus jamais de lavandières de nuit, mais que tous les menteurs des journaux, des radios, des télés, passent après trépas leurs nuits de purgatoire à hurler en silence de vraies vérités vraies devant de faux micros.

Le coffre fort du Maire

16 février 2011

 ….prenez garde! le diable peut prendre diverses formes!!!!
Monsieur le maire rentrait d’une séance houleuse de son conseil municipal…
La nuit était tombée,les lumières éteintes, le tonnerre grondait de ravin en ravin…Monsieur le maire roulait très lentement sur la route mouillée.Ses essuie-glace frottaient :uneeeee deux ! uneeee deux !Les phares clignotaient au gré des nids de poules….quand, soudain, en travers, au milieu de la route, monsieur le MAIRE vit un énorme coffre-fort…Pas moyen de passer :il faut le
déplacer !
Monsieur le maire , malgré l’averse comme vache qui pisse sort de la voiture et touche l’obstacle……..Le coffre diminue au contact de sa main ! Il devient minuscule pareil à un écrin. Alors, monsieur le maire lâche cet objet qui aussitôt reforme un barrage énorme, cependant que la foudre éclate à ses pieds et que la pluie ruisselle en un torrent de boue…Il se frotte les yeux, il se penche à nouveau…Le coffre redevient coffret comme à bijoux….Alors, monsieur le maire prend au creux de sa main la boîte minuscule et la dépose à son tableau de bord.
Arrivant chez lui, le sommeil lui est rare : un tout petit coffret vient hanter sa mémoire….
Et si bien que, minuit sonnant, il enfile un peignoir, prend l’objet, le tourne et le retourne, aperçoit une fente, introduit une lame…le couvercle bondit comme mu par ressorts, et maints petits démons prennent place à sa table en arborant forme humaine, s’asseyent près de lui, le caressent et le baisent.
« Je suis le diable des forêts, si tu me fais xxxxx (voix basse) ?????, tu auras sois-en sûr une belle récompense !
_Je suis le diable routinier, et je viens, c’est urgent faire un petit projet de sente dans les bois je reste ton sujet ….(voix basse) ?????????
_Je suis le diable à langue venimeuse, si tu ne fais pas de route pour mon ??????? il t’en cuira rudement.
_Je suis le diable des scieries, je veux du bon bois blanc , je me veux enrichi, pour charger mes grumiers ouvre-moi un sentier vitement.
_Je suis le diable aux skis, j’ai besoin d’une piste
_Je suis le diable parapentiste, avec mon quatre-quatre je veux sur les sommets pouvoir enfin m’ébattre.
_Je suis le diable promeneur, avec ma B.M. je veux accéder jusqu’aux sources que j’aime.
_Nous sommes tous les diables des routes forestières et si tu veux dormir, laisse-nous les construire. »
Monsieur le maire alors écoute ces bizarres humains tellement empressés, tellement cajoleurs.
Mais voilà que surgit et pour faire bonne mesure le diable leriaton à plume sépulture.
« Je suis, sois en bien sûr, ton bon ange gardien, alors écoute-moi, garde ton esprit pur, signe ce parchemin, le chemin sera fait. »
C’est ainsi messieurs-dames, qu’un jour dans la montagne, surgit en une nuit une route de hargne, arrachant tous les arbres et écorchant les pentes, coupant toutes les sentes ébranlant les abris afin que des grumiers dans le temps d’une année puissent dévaliser la forêt mutilée…et que des inactifs puissent, sans se fatiguer, bien se divertir, sans se soucier de rien.

1...609610611612613