Dernier matin à la ferme (1)
Quand Rodolphe, ce matin-là
Sortit du lit, l’aurore à poindre,
Il savait que « Ah ! La!La ! »
Ce jour ne serait pas le moindre.
Il plia draps et couvertures
Qu’il déposa au pied du lit
Et regarda la nature
Comme pendant toute sa vie.
Mais aujourd’hui
Il faisait gris
Non dans le ciel, mais dans sa tête
Décidément, la vie c’est bête.
Pas besoin de ressasser
Il n’y avait pas d’autre issue
Pas d’espoir de voir se tasser
Les gros ennuis à lui venus.
Après le troisième infarctus
Il avait compris que le terminus
N’était pas loin dans son chemin.
Eloigné de toute assistance
Il pourrait bien finir demain
Alors malgré sa souffrance
Il avait choisi son destin…
Cet article a été posté le Vendredi 5 juin 2015 (le radeau du radotage)
Dernier matin à la ferme (2)
Dans deux heures le camion
Prévu pour le déménagement
Arriverait : attention
De tout bien préparer avant.
Ses neveux à tour de rôle
Etaient venus récupérer
Car, pour cela, c’est drôle,
Ils étaient prêts à la curée.
A moi, les fourches, à moi, les jougs
A moi, le char articulé
A moi, la marmite qui bout
Pour des cochons faire la pâtée.
A moi, la pelle, le « picareau »
A moi, la bonbonne de gnôle
A moi, les deux grandes gaules
Et le ramasseur de noix.
A moi ! A moi ! A moi ! A moi !
Toutes les vaches étaient parties
Dans le camion du maquignon
Les chèvres, c’était une amie
Qui saurait en tirer le bon.
A dix heures, l’acheteur
Viendrait prendre le tracteur….
Dernier matin à la ferme (3)
Pendant que le café coulait,
Il pénétra dans l’étable,
Ce lieu où il avait tant trait
Tant brossé, caressé de râbles.
Il revit dans son esprit
A chaque place les locataires
La vieille Miraille, le cabri
La chèvre qu’aimait tant sa mère.
Il avança un peu plus loin :
Il restait au fond de la grange
Une dizaine de bottes de foin
Tant pis ! Qu’est-ce que ça change ?
La maison, il l’avait vendue
A des étrangers de la ville.
La chaîne du bouc restait pendue
A la crèche, inutile.
Ces gens ne sauraient,
Jamais
Comprendre les esprits
Qui toujours vivront ici :
Dans une ferme ancestrale
Chaque moellon est pierre tombale…
Dernier matin à la ferme (4)
Il n’avait rien à regretter :
Il avait décidé lui-même
Après l’accident de l’été
Il ne pourrait plus être à même
De se suffire bien longtemps
De se soigner au fil du temps.
Il eut pourtant le cœur serré
En voyant le vide installé.
Dans le studio, près de l’ hosto
Il aurait les soins à portée
Pas besoin de trémolos
C’était fait, les dés jetés.
Il sentit pourtant un vertige
Qui le gagnait tout à coup :
« Allons ! Mon cœur, tu attiges
Il me faudrait boire un coup. »
Un peu de peine à respirer…
Il fait déjà si chaud ? Bizarre !
Le jour est à peine levé
A cette époque, c’est ben rare.
Il s’appuya à la paroi
Et, voulant se retourner
Il se sentit partir, ma foi,
Vers sa dernière destinée.