Longue nuit

A l’instant où Gilbert ouvrit les yeux, il était dans le noir . Le vent lui fouettait le visage, il ne distinguait rien autour de lui. Il sentait que ses mains, liées au-dessus de sa tête, ne pouvaient pas bouger d’un seul millimètre. Il se sentait assis … sur un vélo peut-être… les deux pieds ballants ne touchant pas le sol. Il voulut remuer… Une douleur intense le jeta derechef dans l’évanouissement…

Au bout d’un moment, très long ? Très court peut-être, il se réveilla de nouveau quelque peu… Il se pensa tombé dans une embuscade, son esprit perturbé lui suggéra qu’il  devait se trouver encore en Afghanistan et qu’il était aux mains de violents terroristes qui allaient le torturer avant de l’égorger… « Mais non, disait une voix tu  n’es plus militaire ! Rappelle-toi donc : tu es dans le civil ».Ses yeux se refermèrent, pendant un certain temps. Il était fatigué, si fatigué, rompu… Il ressentit une aile qui frôlait son visage…Diable ! Avait-il perdu la vue ?

Comprendre ! Comprendre ! Comprendre absolument ce qui lui arrivait… La pensée de sa femme lui traversa douloureusement l’esprit. Sa femme ! Il revit le somptueux mariage qu’elle avait souhaité pour épater ses amies. Ses parents étaient riches, elle était seule fille et tellement choyée qu’on ne lui refusait rien. Elle l’avait choisi pour son bel uniforme, parce qu’elle lui trouvait un air martial qui la faisait frissonner. Mais quelques temps plus tard, elle ne supportait plus qu’il doive s’absenter au gré de ses missions… Elle l’avait tant bassiné, supplié, morigéné qu’il avait finalement accepté de demander sa radiation des cadres… Pas dans les meilleures conditions, mais pour avoir la paix dans son ménage…Il avait cédé.

Il s’était recasé dans une boite moyenne où on lui demandait d’exiger des autres ce qu’il n’aurait, à l’armée, pas senti possible de demander à ses subordonnés. Il se sentait mal, bien souvent quand il comprenait que son principal rôle était de pousser à la faute des gens qui depuis longtemps avaient très bien servi, mais que des financiers trouvaient bien trop coûteux… Le mal se réveilla dans un éclair de douleur qui le traversa de part en part.

Toute son énergie fut pompée par le mal.

Comprendre ! Comprendre ! Comprendre absolument ce qui lui arrivait… Son esprit se remit à recaser les choses dans un ordre précaire mais il s’organisait… L’écho d’une dispute lui revint confusément, d’un reproche indu, d’une telle injustice qu’il en avait été profondément révolté. Son sujet ? Voyons ! Cela ne revenait pas… Il se voyait partir pour ne pas prendre sa tête entre les mains et l’éclater d’un coup contre l’angle du mur où elle se tenait pour cracher ses injures…

Il se voyait partir, monter dans la voiture et rouler au hasard, pour tenter de se calmer…

Comprendre ! Comprendre ! Comprendre absolument ce qui lui arrivait… Que faisait-il donc là ? Assis sur… Une branche ! Il aurait donc sauté de la route longeant cette paroi rocheuse qu’il avait toujours aimé admirer au passage ? Mais alors ces mains, liées au-dessus de sa tête, comment les expliquer ? Qu’avait-il fait ??? Petit à petit, il se vit ouvrir le coffre du véhicule… Il y avait là son sac de parapente… Grimper jusqu’au sommet pour s’offrir un vol, ça serait plutôt bien… Il se voit jeter un oeil au ciel : peu de vent apparent… Il avait BESOIN de s’offrir ce  saut…Il avait gravi la côte avec la vigueur que sa colère qui n’avait pas cessé augmentait grandement.

Il se voit étaler largement sa toile avant de se lancer , courir à toutes jambes avant de se laisser emporter dans les airs … Il n’avait pas prévu la rafale soudaine qui l’avait projeté au cœur de la forêt.

Attendre ! Il n’avait plus qu’à attendre, espérant qu’un avion ou un hélicoptère aperçoive la toile au milieu des feuilles… Sinon … Puisqu’il était parti, ce n’était pas sa femme qui irait se vanter de leur altercation…Elle raconterait qu’il avait osé la quitter.

 Sa voiture garée au bas de la montagne ne suggérerait pas qu’il ait pu s’envoler…N’avait prévenu personne : parti sur une impulsion !

Au pire dans six mois, à la chute des feuilles, les chasseurs trouveraient accrochés à une grande toile suspendus dans les  branches ses ossements séchés dévorés par les vautours.

Le jour s’était levé quand un bruit de moteur se fit entendre…

2 Réponses à “Longue nuit”

  1. jean-louis dit :

    Salut Gérard
    Une histoire qui mérite une suite.
    Jean-Louis.

    Dernière publication sur jlc1552trey : Demain le train

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